Méthodologie :
De février à avril 2026, 917 répondants à un questionnaire d’enquête auquel s’ajoute les réflexions tirées de 35 interviews, dont 24 menées avec des dirigeant(e)s et avec 11experts chercheurs académiques, acteurs de l’accompagnement des entrepreneurs et représentants des PME.
Parmi les répondants, 79% sont des hommes ; 26% ont moins de 45 ans (4% moins de 35 ans), 70% entre 46 et 65 ans et 4% 65 ans et plus ; 79% sont diplômés du supérieur (dont 47% bac+ 5 et au-delà) ; 46% ont repris (20% repreneur familial, 15% repreneur externe, 11% repreneur ex-salarié) ; 56% dirigent seul, 37% avec d’autres dirigeants dont 28% en binôme, 7% sous l’autorité d’un autre dirigeant.
41% des entreprises ont de 10 à 19 salariés, 38% de 20 à 49 salariés et 21% davantage ; 38% sont des services (dont 18 aux entreprises, 8 aux particuliers, 8 aux transports et 4 autres), 28% sont des commerces/HCR, 17% des entreprises de construction et 15% de l’industrie.
S’agit-il ici de bénéficiaires de Bpifrance ; il semble que oui ?
La solitude des dirigeants de PME apparait forte dans cette enquête, alors qu’ils semblent armés pour y faire face (bonne formation, pour moitié des repreneurs et pour 37% des codirigeants).
⇒ La solitude des dirigeant(e)s ne diminue pas, elle s’intensifie :
49% des dirigeant(e)s se sentent isolé(e)s en 2026 (45% en 2016), dont 18% très isolé vs 11% en 2026 ; 28% se sentent entourés dont très 13 vs 11 en 2026. Noter que 24% ne se sentent ni isolé, ni entouré.
La succession de crises a amplifié le sentiment de solitude : sur une échelle de 1 à 5 (1 pour un sentiment très faible et 5 pour un sentiment très intense), le sentiment de solitude est passé d’une intensité de 2,1 il y a 10 ans à 3,1, aujourd’hui, une situation qui n’a fait qu’empirer au fil du temps. La crise sanitaire a marqué une rupture brutale et les crises qui ont suivi ont prolongé voire amplifié cet isolement.
Pour les dirigeants déclarant se sentir “toujours seuls” à des moments difficiles cette note est passé de 2,7 à 4,1 ; pour les dirigeants ayant une entreprise de 10 à 19 salariés la situation est moins difficile, la note passant de 2,2 à 3,3.
⇒ D’où provient cet état d’esprit ?
– En 1er lieu la complexité réglementaire et administrative (63%), et l’incertitude économique (inflation, coûts de l’énergie, baisse d’activité…) avec 58% voire l’instabilité géopolitique (19),
– Les problèmes de RH : les difficultés de recrutement et de fidélisation des talents (41) et l’évolution des attentes des collaborateurs (32), le télétravail (7),
– L’évolution de la situation de l’entreprise (difficultés éventuelles, …) avec 32%,
– L’évolution des relations entre dirigeant(e)s et pouvoirs publics (15) et celle avec les financeurs (12%).
♦ Au cours des 12 derniers mois, 75% des dirigeant(e)s interrogé(e)s se sont posé(e)s la question du sens de leur engagement, dont 1/3 très souvent.
Les dirigeant(e)s qui se sentent très isolés sont 63% à s’interroger très souvent sur le sens de leur engagement, vs 35% pour ceux un peu isolés et 13 à 22% pour les peu isolés.
28 à 40% se questionnent très souvent, alors qu’ils ont entre 10 et 249 salariés, vs 18% pour ceux qui ont 250 salariés et plus.
♦ D’autres facteurs influencent les doutes sur l’engagement entrepreneurial :
– Ceux qui questionnent très souvent leur engagement entrepreneurial sont plus souvent les fondateurs ou repreneurs ex-salariés de leur entreprise (38 et 35%), devant les successeurs familiaux (32), les repreneurs externes (28) ou les dirigeants salariés mandatés (27),
– Ceux qui ont au moins 10 ans d’ancienneté dans le rôle de dirigeant (entre 30 et 36%), vs ceux qui ont moins de 5 ans (23-25%),
– Ceux qui sont le seul actionnaire (37%), ou actionnaire majoritaire ou à part égale (32), et moins ceux qui sont actionnaires minoritaires (28) ou pas actionnaire (25),
– Ceux qui n’ont pas de comité de direction vs ceux qui en ont un (34 vs 28), le fait d’avoir ou non un bras droit n’a pas d’influence (33-32).
En termes de profil, ceux qui ont répondu avoir questionné « très souvent » le sens de leur engagement ont majoritairement un diplôme CAP BEP ou équivalent, et éprouvent une difficulté à aller vers les autres « car c’est un signe de faiblesse ».
♦ Leur santé physique et mentale est passable voire mauvaise, la qualité du sommeil mauvaise. Les dirigeants questionnant très souvent le sens de leur engagement sont deux fois plus nombreux à déclarer une mauvaise santé mentale (38% vs 17 pour l’ensemble des dirigeants), à déclarer un mauvais sommeil (50% vs 31 pour l’ensemble). Chez les dirigeants très isolés, la dégradation est encore plus marquée sur les trois plans : santé physique (21% vs 9), mentale (46% vs 17) et sommeil (54% vs 31)
⇒ Ce qui à leur sens déclenche le sentiment de solitude ou d’isolement
♦ Les déclencheurs sont multiples, notamment le poids des responsabilité et l’exercice du pouvoir (61%) mais aussi l’incertitude économique croissante (53) et le manque de reconnaissance et les préjugés sur les chefs d’entreprise (53).
Les causes de l’évolution de la solitude sont la situation de l’entreprise (difficultés, 32%) et l’évolution des relations entre dirigeant(e)s et pouvoirs publics (19%).
L’entreprise est petite (entre 10 et 19 salariés) ; ils sont seul actionnaire, ou encore la réduction de l’activité est prévue dans les 3 prochaine années.
♦ Autrement exprimé, ce qui à leur sens déclenche le sentiment de solitude sur une échelle de 0 à 3. Ce sont en 1er lieu, des problèmes internes : difficultés à trouver les compétences clés, manque de soutien en interne, voire relations difficiles avec les salariés ou les associés.
Puis ce qui caractérise la fonction entrepreneuriale : le poids des responsabilités et celui de l’exercice du pouvoir, avant le stress lié à la trésorerie, et la difficulté à concilier exercice professionnel et vie personnelle.
Et enfin l’incertitude conjoncturelle, le manque de reconnaissance liée à leur fonction, dont les débats politiques sur la fiscalité des entreprises. Pour 64% la solitude naît du manque de reconnaissance et des préjugés à l’égard des dirigeants, alors que 80% des Français font confiance aux TPE-PME (et 84% aux artisans).
Paradoxalement, 74% (dont 38 beaucoup) déclarent avoir été personnellement affectés par les débats parlementaires concernant les entreprises dans le cadre du budget 2026, alors même qu’ils n’entrent dans le champ d’aucune des principales mesures citées (ni la taxe Zucman concernant les patrimoines supérieurs à 100 M€, ni la surtaxe exceptionnelle d’impôt sur les sociétés concernant les grandes entreprises). Pour beaucoup, c’est avant tout une question de représentation et pour d’autres, c’est la logique de « boule de neige » qui inquiète.
⇒ Quand ressentent-ils ressent ils ce sentiment de solitude ?
3 raisons au même niveau :
– La solitude dans la décision (52%) : ils doivent trancher seul des décisions engageant l’avenir de l’entreprise, en assumant personnellement les conséquences,
– La solitude existentielle (52%) au même niveau : ils s’interrogent sur le sens de leur engagement et les sacrifices consentis, avec parfois le sentiment d’être « pris en otage » par l’entreprise,
– La solitude statutaire (50%) : ils doivent maintenir une posture irréprochable (maîtriser leurs émotions, contrôler leurs gestes) même lorsqu’ils doutent,
Et plus modestement :
– La solitude situationnelle / dans les épreuves (36%) : ils traversent des épreuves difficiles (perte d’un client clé, PSE, contrôle fiscal, M&A compliqué) où ils doivent tenir seul la barre,
– La solitude sociologique (29%) ; ils se sentent peu ou mal considérés en tant que dirigeant par/dans la société,
– La solitude relationnelle (25%) : ils ne peuvent mobiliser les bonnes personnes ou relais au moment opportun,
– La solitude professionnelle (10%) : ils ont l’impression de manquer d’accès aux meilleures pratiques ou à l’actualisation des connaissances (faute de formation, d’outils ou de conseils adaptés).
⇒ La solitude des dirigeant(e)s varie dans le cycle entrepreneurial :
30% (dont 7 toujours et 40 rarement ou jamais) se sentent souvent ou toujours seuls dès la création ou la reprise La solitude existe mais reste contenue au début du cycle, probablement du fait d’accompagnements éventuels.
36% (dont 8 toujours et 29 rarement ou jamais) après la création : pendant la phase de structuration, le dirigeant devient le point central des décisions.
♦ Les dirigeants seuls de la création/reprise et après son lancement, quel profil ?
Actionnaires uniques et souvent à la tête de petites structures dans les services aux particuliers, la santé ou la restauration, ces dirigeants souvent ou toujours seuls lors de la création ou reprise sont globalement moins diplômés que leurs pairs (davantage de baccalauréat et davantage de CAP, BEP). Ils déclarent également une difficulté à aller vers les autres, préférant les laisser venir à eux, et considèrent que demander de l’aide est un signe de faiblesse.
– La solitude des débuts est avant tout celle du stress et de la charge mentale (80% vs 64% pour l’ensemble des répondants). Multidimensionnelle (statutaire, professionnelle, décisionnelle, relationnelle), elle constitue un véritable choc de solitudes, inhérent à l’entrée dans l’entrepreneuriat ou le repreneuriat. C’est aussi une solitude existentielle, près de la moitié s’interrogeant très souvent sur le sens de leur engagement entrepreneurial (vs un tiers pour l’ensemble de l’échantillon). Plus préoccupant : au lieu de s’arrêter aux débuts de l’aventure entrepreneuriale, cette solitude s’est intensifiée lors des 10 dernières années.
Ces dirigeants recourent aux acteurs de l’accompagnement à des moments stratégiques, et bénéficient d’un suivi psychologique (20% contre 10% pour l’ensemble). Cependant, ils semblent déçus du conseil externe, manquent de relations pertinentes pour accompagner leurs projets, et ne connaissent pas non plus de réseau adapté à leurs besoins ou à leurs secteurs.
– 42% (dont 16 toujours et 31 rarement ou jamais) au moment de préparer la transmission ; elle sera souvent liée à au poids des responsabilités et de la décision, inhérent au statut de dirigeant. Sa fonction de dirigeant l’isole des équipes. Il ne peut leur partager ses doutes.
D’un âge avancé (plus de 65 ans), les dirigeants qui éprouvent un fort sentiment de solitude au moment de préparer la transmission sont tantôt des fondateurs, tantôt des successeurs familiaux à la tête d’une entreprise familiale de petite taille, souvent dans le secteur du commerce, parfois en difficulté (voire en réduction d’activité). Les femmes y sont sur-représentées (35% parmi les dirigeants souvent seuls pendant la transmission, contre 18% pour l’échantillon global).
La solitude de la transmission est, entre autres, associée à un sentiment d’Indépendance, une liberté retrouvée après tant d’années au service de l’entreprise. Une des rares formes de solitude vécues positivement. C’est aussi une solitude par manque de relais et de compétences au sein de l’entreprise. La solitude des dirigeants en phase de transmission s’est creusée au cours des 10 dernières années, nourrie en particulier par une relation dégradée aux pouvoirs publics (24%, contre 15 pour l’ensemble des répondants). Elle trouve un écho concret dans le ressenti face aux débats parlementaires récents sur la fiscalité des entreprises : 58% des dirigeants souvent seuls à l’approche de la transmission déclarent en avoir été personnellement « beaucoup » affectés (contre 38% pour l’échantillon global).
Ces dirigeants seuls à l’approche de la transmission sont toutefois relativement bien entourés : ils recourent à du conseil externe, ont une activité syndicale. Ils ressentent un déficit global d’expertise face aux évolutions technologiques, réglementaires et organisationnelles, peut-être du fait de leur âge. Il leur faut trouver les informations nécessaires à une transmission sereine et réussie, en s’entourant des professionnels de l’accompagnement à la transmission d’entreprise.
⇒ En résumé,
♦ Les plus touchés par la solitude :
Fondateurs à la tête d’une entreprise de 10 à 19 salariés, seuls actionnaires, ils exposent leur patrimoine personnel. Sans surprise, la solitude est avant tout liée aux difficultés de l’entreprise, au stress des difficultés de trésorerie. Elle se double d’une solitude relationnelle au sein même de l’entreprise : relations difficiles avec les salariés ou associés, « fatigue du masque », sans doute liée à la volonté de ne pas tout partager des difficultés. Face aux grandes crises (covid, énergie…), ils avancent seuls.
Ces solitudes affectent la santé des dirigeant(e)s : la qualité du sommeil est mauvaise pour 43% de ceux se déclarant « souvent » seuls et 48% de ceux se déclarant « toujours» seuls dans les difficultés, contre 31% dans l’échantillon global. Ils se questionnent toutefois moins sur le sens de leur engagement entrepreneurial
Ils choisissent un accompagnement technique de proximité : recours à un expert-comptable ou un avocat. Certains bénéficient également d’un accompagnement psychologique (14%). Il est toutefois plus faible que pour les dirigeants(e)s seul(e)s en phase de création reprise (20 %), malgré des problématiques psychologiques plus aiguës. La désaffection pour le conseil externe (perçu de manière négative, voire très négative), la difficulté à mobiliser leur propre réseau professionnel et personnel, le sentiment de donner plus qu’ils ne reçoivent dans leurs relations alimentent un repli sur soi qui finit par compromettre toute tentative de redressement de l’entreprise.
♦ Même pendant les moments heureux, 25% (7 toujours et 48 rarement ou jamais) se sentent seuls : 2 profils aux extrêmes de la carrière entrepreneuriale se détachent : d’une part, des fondateurs de plus de 65 ans (51% des profils plus âgés), bac +3, depuis plus de 20 ans à la tête de l’entreprise, souvent familiale (dans 65 % des cas) ; d’autre part, des fondateurs de moins de 35 ans (33% des plus jeunes). 51% des profils plus âgés et 33% des plus jeunes se sentent très isolés (contre 18% pour l’échantillon global).
Ils se sentent peu ou mal considérés du fait de leur statut. Un sur deux accuse un manque de reconnaissance et des préjugés sur les chefs d’entreprise, prétendument privilégiés.
Cette solitude du succès est vécue tantôt comme un stress lié à la charge mentale pour les profils plus âgés, tantôt comme une baisse de motivation pour les profils plus jeunes. Les plus jeunes se questionnent sur le sens de leur engagement et les sacrifices consentis, avec parfois le sentiment d’être « pris en otage » par l’entreprise (64%des jeunes dans ce cas).
La préférence pour l’accompagnement est donnée à des réseaux de dirigeants (35% pour les plus âgés) ou à la représentation syndicale pour les plus jeunes (16% font partie de la CPME).
⇒ Quatre dirigeants sur cinq se tournent vers une aide extérieure pour avancer
Face à des sujets opérationnels, ils sollicitent d’abord leurs collaborateurs (54), puis à un niveau proche leurs pairs (34), les acteurs de l’appui aux entreprises (31) et des conseils externes (29),
Affrontés à des moments stratégiques (transmission notamment), ils font davantage appel à des conseils extérieurs (51), puis à leur expert-comptable ou avocat (42) et aux acteurs de l’appui aux entreprises (37),
Lors de grandes crises touchant à l’activité, ils s’adressent en 1er lieu à leurs pairs (36), puis à leurs collaborateurs (28), aux acteurs de l’appui aux entreprises (26 et enfin à leur expert-comptable ou avocat (23),
En revanche, en cas de surcharge mentale ou émotionnelle, 43% ne font appel à aucun conseil (vs dans les autres situations, ils ne sont qu’entre 16 et 23%) ; sinon ils font appel à leur famille (67), ou à un coach (54).
Ceux appartenant à des réseaux professionnels sont mieux armés contre la solitude. Ils se déclarent mieux entourés (18% contre 10) et moins souvent en situation de fort isolement (13% contre 20).
Si 68% des dirigeants créent facilement du lien et vont vers les autres, 31% déclarent attendre que les autres viennent à eux, ou ne pas aller spontanément vers les autres. Parmi ceux très isolés, ce chiffre monte à 37%. Plus nombreux à éprouver des difficultés à rejoindre des réseaux de pairs, Ils déclarent plus souvent être en mauvaise santé et être « seul actionnaire » de leur entreprise ; les femmes y sont par ailleurs sur-représentées (37% vs 30 des hommes).
Alors que seuls 3% des dirigeants déclarent ne pas savoir aller vers les autres pour demander de l’aide, parce que c’est un signe de faiblesse, ce chiffre monte à 8% lors de la création/reprise, 13% dans les années qui suivent (après la création / reprise) et reste à 7% même en période de succès.
⇒ Quelles actions pour sortir de l’isolement ?
La majorité des actions citées ont trait aux conseils et aux appuis sollicités : si le recours au réseau professionnel et à des conseils extérieurs ont progressé entre 2016 et 2026, celui à la participation à des organisations professionnelles a fortement régressé (de 26 à 19%), mais aussi plus modestement le recours à la formation.
La participation à des foires et salons a elle aussi fortement régressé (de 32 à 15%), comme la participation à, des activités associatives (de 26 à16%).
Ces régressions sont-elles dues à la baisse des marchés, à celle de la viabilité de l’entreprise conduisant à se recentrer sur une gestion plus court ou à une forme d’individualisme qui progresserait ?
Pour en savoir davantage : https://lelab.bpifrance.fr/storage/sites/31/2026/06/Bpifrance-Le-Lab_etude_-Le-nouveau-visage-de-la-solitude-du-dirigeant-de-PME.pdf